
Les manifestations géantes et les mouvements revendicatifs ou contestataires ont toujours fait partie de la vie politique israélienne. Un entretien avec Atlantico.
Atlantico : Etes-vous surpris par l’ampleur des manifestations en Israël ?
Michel Gurfinkiel : Oui et non. Personne ne prévoyait un tel phénomène voici un mois. Mais d’un autre côté, de telles manifestations ont toujours fait partie de la vie politique israélienne. C’est quelque chose de récurrent, quelle que soit l’orientation politique. Au cours des quarante dernières années, les Israéliens sont sans cesse descendus dans la rue : pour exiger la démission de certains de leurs dirigeants, pour protester contre certaines décisions gouvernementales, pour imposer des réformes, pour s’attaquer à certaines injustices… Généralement ces mouvements ne durent pas. Par exemple, on a assisté au début des années 2000 à l’émergence d’un parti des retraités, qui dénonçait, déjà, la baisse du niveau de vie de certaines catégories de la population. Ce parti s’était même retrouvé à la Knesset. Mais aux élections suivantes, il avait disparu. Le système politique israélien a toujours été capable, jusqu’à présent, d’absorber les chocs sociaux, les revendications, les contestations. Ce qui ne veut pas dire qu’un gouvernement ne pas peut tomber à la suite d’un mouvement de ce type.
Aujourd’hui, Israël vit un psychodrame – une sorte de « Mai 1968 » - où tous les motifs d’insatisfaction remontent à la surface en même temps. Ce qui implique fatalement, à brève échéance, une sorte de concurrence entre ces insatisfactions. C’est une situation volatile, qui peut très bien mener à des élections anticipées, et par la suite, à la chute du gouvernement actuel. Mais qui peut aussi se résorber.
Qui sont ces manifestants ? Que revendiquent-ils ?
Pour le moment, les manifestations concernent surtout la classe moyenne et se déroulent principalement à Tel Aviv. C’est le mouvement d’une classe relativement privilégiée qui a le sentiment d’être confrontée depuis quelques années à des difficultés économiques croissantes. Mais il y a un autre Israël, plus « populaire » et beaucoup plus défavorisé. Paradoxalement, celui-ci ne s’est pas encore rallié aux manifestations. Ou s’il le fait, c’est en marquant sa différence. Cela tient à de vieux clivages : la classe moyenne est en général achkénaze, laïque et vote à gauche ou au centre ; les milieux populaires sont généralement sépharades, plus religieux, et votent à droite. Les milieux populaires ne sont pas nécessairement prêts à suivre un mouvement qui a été initié par ceux qu’ils considèrent comme leurs ennemis traditionnels, cette classe moyenne qui, lorsqu’elle était maîtresse du pays, les traitait de haut.
Israël est-il un pays en crise ?
Israël connaît à la fois un boom économique et une crise sociale. Dans les années 2000, le pays, de tradition social-démocrate, s’est engagé dans une véritable révolution, dont Netanyahou a été le principal architecte : la libéralisation et la privatisation de l’économie. Résultat : une montée en puissance économique tout à fait exceptionnelle (5 % par an en moyenne), que couronne l’admission du pays à l’OCDE, en 2010. Mais cet essor a eu des retombées négatives. Certains secteurs, l’agriculture et l’agro-alimentaire, par exemple, étaient naguère subventionnés, et ne le sont plus, ou plus dans les mêmes proportions : ce qui a entrainé une importante hausse des prix à la consommation.
Dans l’immobilier, la libéralisation a profité à une clientèle étrangère : des juifs français et américains qui ont massivement acheté des résidences plus ou moins luxueuses au cœur des grandes agglomérations israéliennes, à des prix français ou américains. Cet apport a boosté l’industrie du bâtiment ; mais il a entrainé d’une manière quasi mécanique une flambée des prix de l’immobilier, chaque promoteur s’alignant sur les prix les plus hauts auxquels consentent les clients étrangers. Le problème ne touche que les grandes agglomérations ; mais c’est là que vit la classe moyenne, et elle a eu le sentiment d’être chassée de chez elle. Elle ne veut aller rejoindre les milieux populaires dans les banlieues excentrées ou les petites villes, où le logement reste très accessible. Cela lui apparaît comme une déchéance.
Les manifestants sont-ils, selon vous, instrumentalisés par la gauche israélienne ?
Tzipi Livni et le parti centriste d’opposition Kadima essayent visiblement d’instrumentaliser le mouvement à leur profit, mais c’est une entreprise risquée, car il y a trop d’hétérogénéité entre les différentes revendications. La gauche et l’extrême gauche, qui ont été laminées par l’évolution politique de ces dernières années, espèrent faire leur comeback à l’occasion de ces manifestations. La gauche social-démocrate classique est probablement trop déconsidérée auprès des divers courants contestataires pour y parvenir. L’autre gauche, l’extrême gauche, minoritaire mais très active, est un peu mieux placée à cet égard ; mais elle n’a guère d’audience parmi les véritables pauvres d’Israël qui, finalement, pourraient être, à travers les partis religieux ou de nouvelles formations, les véritables arbitres de cette crise.